
On le porte lorsqu’on subit une radiographie chez le dentiste ou à l’hôpital. Le tablier plombé est censé protéger les organes reproducteurs et le foetus des rayons X. Mais voilà, ses bénéfices sont négligeables, voire nuls, selon les scientifiques. Huit ordres professionnels québécois — dont ceux des technologues en imagerie médicale, des dentistes et des médecins — demandent donc à Québec de modifier la législation afin de retirer l’obligation de le mettre au patient.
« Il y a un consensus scientifique. Le tablier plombé ne sert à rien », dit Vincent Dubé, président de l’Ordre des technologues en imagerie médicale, en radio-oncologie et en électrophysiologie médicale du Québec (OTIMROEPMQ).
L’utilisation du tablier plombé est recommandée depuis une cinquantaine d’années pour les patients qui subissent une radiographie, dans le but de protéger les gonades (ovaires et testicules) et le foetus. À l’origine, on craignait que le rayonnement X ait des conséquences sur les cellules reproductrices et entraîne des mutations génétiques. Les doses de radiation étaient alors beaucoup plus élevées qu’aujourd’hui.
Depuis, son port est devenu un rituel quasi sacré lors de radiographies chez le dentiste ou à l’hôpital. Mais les recherches n’en ont pas démontré la nécessité, indique Richard Tremblay, vice-président à la physique médicale à l’Association des physiciens et ingénieurs biomédicaux du Québec et consultant pour l’Ordre des dentistes du Québec dans ce dossier. « Malgré les doses qu’on avait il y a 50 ans, il y a eu des études épidémiologiques qui ont été faites et, avec l’utilisation du tablier plombé, on n’a jamais constaté d’effet de protection sur le foetus ou les gonades », explique-t-il.
L’Association américaine des physiciens en médecine a recommandé dès 2019 l’abandon du tablier plombé. Plusieurs organismes et plusieurs regroupements lui ont ensuite emboîté le pas, dont la Food and Drug Administration (FDA), en 2023. La semaine dernière, l’Association dentaire américaine a aussi décrété que le tablier plombé n’était plus nécessaire.
Au Canada, le gouvernement fédéral ne recommande plus depuis 2022 son port obligatoire lors d’examens radiographiques dentaires de routine. La loi québécoise l’exige toutefois toujours pour les patients, tant chez le dentiste qu’à l’hôpital.
L’OTIMROEPMQ et sept ordres professionnels (médecins, infirmières, chiropraticiens, podiatres, hygiénistes dentaires, dentistes et ingénieurs) ont donc récemment entrepris des démarches auprès de Québec afin de faire modifier le règlement d’application de la Loi sur les laboratoires médicaux et sur la conservation des organes et tissus. Ils se sont inscrits au Registre des lobbyistes du Québec. « La loi n’est pas jeune et il y a un décalage avec les évidences scientifiques », dit Véronic Deschênes, directrice de la formation continue à l’Ordre des dentistes du Québec.
Au fond, ne serait-il pas plus simple de le garder ? « Ça semble être un non-enjeu, parce qu’on se dit : “Si le tablier ne sert à rien, on peut bien le laisser et c’est pas grave” », reconnaît Vincent Dubé. Mais y recourir n’est pas sans conséquence, selon lui. « On a un bon pourcentage de reprises d’examen qui sont dues à la position du tablier plombé dans le champ d’exposition, particulièrement en pédiatrie », fait-il valoir.
Or, lorsqu’un patient repasse une radiographie, il s’expose à des radiations supplémentaires. « Les doses sont très minimes en ce moment. Ce qui nous pousse à l’action, ce n’est pas parce qu’on a identifié un danger et qu’on est dans des doses qui sont trop élevées pour la population. Mais le dossier de la pertinence des examens radiologiques est toujours d’actualité », souligne-t-il.

Faux sentiment de sécurité
Le tablier plombé crée aussi un « faux sentiment de sécurité », ce qui a « des impacts sur la pertinence » des examens diagnostiques, estime Vincent Dubé. « Des fois, c’est banalisé de demander des examens radiologiques, parce qu’on se dit que de toute façon, chez une femme enceinte, par exemple, il va y avoir un tablier plombé qui couvre le foetus, donc il est protégé. Ce qui n’est pas le cas du tout. »
Le président de l’OTIMROEPMQ tient à rassurer les femmes enceintes : les radiations auxquelles le foetus est exposé sont « négligeables » lors d’une radiographie des poumons, par exemple. « Le faisceau direct n’est pas sur le foetus, précise-t-il. La dose que le foetus reçoit, c’est par le rayonnement diffusé à l’intérieur du corps, et ça, il n’y a aucun moyen de l’éviter. C’est un peu comme des ricochets de rayons X. C’est exactement pour ça que le tablier ne sert à rien, parce que ça se passe à l’intérieur. »
Même si les doses reçues par le foetus sont négligeables ou minimes (sauf dans le cas d’une tomodensitométrie, où elles sont jugées « modérées »), il vaut toujours mieux éviter les examens radiologiques non nécessaires, précise-t-il. Question de réduire « au maximum » l’accumulation des doses.
Pour Vincent Dubé, c’est aussi une question d’« honnêteté scientifique » envers la population. Les citoyens ont le droit de savoir qu’ils ne sont pas protégés comme « ils le pensent » avec le tablier plombé. Ils peuvent poser des questions sur la « fréquence des examens ». « On veut de plus en plus des patients partenaires qui sont impliqués dans leurs soins, leurs services, rappelle-t-il. C’est la même chose en imagerie médicale. On veut que le patient soit capable d’avoir cette réflexion et qu’il puisse dire. “Est-ce vraiment pertinent ?” ».
Si Québec retire de la loi le port obligatoire du tablier plombé, les ordres professionnels mèneront des campagnes d’information afin d’aviser le public du changement. Ceux qui voudront malgré tout le conserver pourront le faire, assure M. Dubé.
Les professionnels qui effectuent les radiographies, eux, continueront de le revêtir lorsque nécessaire. Tout comme le parent qui accompagne un enfant lors de l’examen. « La personne qui subit le rayon X a sa dose de radiations, mais a un bénéfice au bout du compte. L’accompagnateur n’a pas de bénéfice. On peut lui épargner la dose », explique Vincent Dubé.
